Le pari de la relocalisation textile : La preuve est dans le sac !

Interview d'Eric Boël, codirigeant de Les Tissages de Charlieu et Audrey Thouvenot, responsable RSE Textile International chez Auchan Retail

Fashion Green Hub Made in France
23 sept. 2021
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Eric Boël, codirigeant de Les Tissages de Charlieu et Audrey Thouvenot, responsable RSE Textile International chez Auchan Retail : deux voix à l’unisson pour démontrer haut et fort que le Made in France est possible en mode durable et pour le plus grand nombre. C’est l’histoire d’un défi : produire, chaque année, plus de 10 millions de sacs de courses en Jacquard recyclable. Ainsi économiser 48 000 tonnes de CO2, monter une filière textile circulaire qui va créer 80 emplois, dans la Loire… Cette innovation donnerait-elle le «la» pour réindustrialiser notre pays ?

Avec des convictions fortes, un travail en bonne intelligence et du cœur à l’ouvrage, ils co-construisent un avenir meilleur.

La rencontre d’un grand distributeur et d’une «Entreprise du Patrimoine Vivant»

Comment un tel projet a-t-il pu naître ?

«C’est toujours des histoires de personnes, un terrain qui est fertile, prêt à accueillir.»
Eric Boël
 

« C’est quand se croisent des hommes et femmes qui ont des convictions et des valeurs dans le domaine social et environnemental. » Audrey Thouvenot

Made in France Première Vision salon Paris

© Made in France Première Vision

Une première rencontre au Salon du Made in France, une visite à Charlieu dans la Loire pour faire connaissance avec les équipes et capter l’ADN de cette entreprise si particulière. La volonté commune d’avancer par l’action, en matière de RSE et de production responsable.

« Chez Auchan, nous avons une culture humaine forte, de nombreux métiers, beaucoup de formations, nous sommes ouverts socialement. J’ai trouvé aux Tissages de Charlieu des valeurs humaines fortes, des sujets communs : l’intrapreneuriat, l’environnement, l’économie sociale et solidaire. » Audrey Thouvenot

Éric Boël poursuit :

« Notre conviction profonde, c’est que l’entreprise peut et doit être un support d’épanouissement de l’être humain. C’est cela, le vrai métier de l’entreprise. On garde toujours en tête cette citation de Victor Hugo. « L’intelligence se nourrit de ce qu’elle reçoit et le cœur de ce qu’il donne. »

En se levant le matin, être capable de se dire : ce que je fais me dépasse et va permettre une fertilité pour la société et les autres. Dans l’entreprise, bien sûr, il faut pouvoir développer nos savoir-faire, ce que l’on vient nous acheter. Mais c’est aussi le savoir-être ensemble et l’engagement. Notre devise : Tissons ensemble de jolis liens. L’engagement vient du cœur. On ne peut pas s’engager si l’on n’est pas mobilisé dans son âme et dans son être. C’est ce qui nous fait grandir et qui fait grandir cette communauté qu’est l’entreprise. Même si on se plante trois fois par jour, on recommence, c’est le chemin que l’on veut emprunter ensemble qui compte. »

Le bon moment pour agir

Auchan vend chaque année des millions de sacs en plastique recyclé. Ils ne sont pas recyclables et sont fabriqués en Asie. L’entreprise veut limiter sa consommation de plastique et de CO2. Membre de Refashion, Audrey Thouvenot sait qu’il est difficile de trouver une alternative. Quand un concurrent fait le buzz avec des cabas en toile de jute, elle se dit qu’il est possible de faire mieux, c’est le bon moment ! La rencontre avec LTC résonne : faire du recyclé et du recyclable made in France devient possible…

« Ma mission est de capter toutes les ruptures favorables à la RSE et ayant du sens pour Auchan. Au sein d’un grand groupe, c’est aussi une question de tempo, de convictions et de freins à lever au sein des services.» Audrey Thouvenot

En effet, les Tissages de Charlieu travaillent le sujet depuis plus de 6 ans. En 2015, pour L’Accord de Paris sur le climat, l’entreprise a livré les premiers sacs en matières recyclées aux 195 chefs d’État présents.

« Nous avons décidé, il y a deux ans, de construire un robot capable de confectionner les sacs. Et cela de manière totalement automatisée pour obtenir des coûts qui se rapprochent des prix asiatiques. C’est ce qui permet aujourd’hui de pouvoir répondre à un projet important comme celui d’Auchan. Le démarrage est prévu en fin d’année. » Eric Boël

Les Tissages de Charlieu sacs recyclables

© Les Tissages de Charlieu

Pour le territoire, pour l’emploi et la planète

« On est là pour impulser, rendre possible ce socle d’économie circulaire », précise Audrey. Consciente de l’ampleur de la tâche, adepte de l’amélioration continue, Audrey obtient l’engagement de la direction pour lancer ce programme. En effet, la jeune femme est soutenue par la directrice RSE d’Auchan France, Béatrice Javary. Le nouveau cabas est éco-conçu : il sera 100 % Made in France fin 2022. C’est à partir des cabas usagés rapportés par les clients que seront fabriqués les nouveaux sacs.

Les Tissages de Charlieu (LTC) investissent 22 millions d’euros pour la construction d’un tissage. C’est la mise en route de 6 robots de fabrication, une unité de défibrage pour transformer la matière textile usagée en bourre, puis en fil. Ils pourront également répondre à d’autres commandes, d’autres clients.

« L’implantation dans notre ville est essentielle : nous sommes heureux de servir notre territoire, participer à la vie locale, créer des emplois. Nous allons aussi économiser 80 000 tonnes de CO2, soit 1 000 tonnes de CO2 par emploi créé. Cela prouve que l’écologie n’est pas incompatible avec la croissance et la création d’emploi ! L’utilisation de matière recyclée nous permet non seulement de retrouver notre souveraineté sur les matières premières, mais aussi de stimuler puissamment notre filière textile et de prouver que nous sommes capables de produire en France ce que nous consommons, même des produits basiques. »

Eric Boël, Codirigeant, Les Tissages de Charlieu

Duo de choc pour un partenariat innovant

LTC assurent une capacité de production pour Auchan qui assure de son côté le débouché. Auchan développe la collecte et LTC, la plateforme de recyclage. Chacun reste sur son cœur de métier afin de créer une boucle d’économie circulaire viable économiquement.

Son dirigeant souligne : « Ce qui est intéressant dans ce programme, c’est l’alliance de la puissance d’un grand groupe et d’une PME comme la nôtre. Le fait qu’ils nous accompagnent sur ciq ans, c’est déterminant car notre investissement est lourd et la sécurisation économique est nécessaire. Le plan de relance nous apporte 800000 euros. »

Audrey Thouvenot indique :« Ce qui est nouveau, c’est s’engager sur plusieurs années avec une filière. C’est un partenariat, une relation de confiance qui se sont construits au fil des rencontres entre nos deux entreprises. Mon rôle est de coordonner l’ensemble, de trouver des solutions pour faciliter la vie aux LTC qui n’ont pas vocation à faire du retail. Ce qui est formidable, c’est que LTC sont à la fois une entreprise du patrimoine vivant et une entreprise qui innove! »

Le directeur LTC poursuit : « C’est le process qui est unique, il y a 6 ans de travail. Ce qui dure longtemps se construit lentement ! On a mis du temps pour mettre au point des process qui vont nous permettre de livrer ces produits à des coûts intéressants parce qu’il y a une productivité importante. C’est une innovation très forte, d’abord dans sa dimension éthique pour un groupe comme Auchan, de vouloir contribuer à la réindustrialisation de notre pays. Le fait de croire en des PME, le fait que l’on puisse avoir un dialogue, une écoute et une proximité avec un groupe de cette taille-là, c’est précieux. Évidemment, il faut y croire au départ, avoir des personnes qui prennent en charge les dossiers jusqu’au bout. »

Fashion Green Hub sac made in France

Montrer que c’est possible, que le secteur textile est précurseur

La jeune femme révèle avec le sourire dans la voix : « Ce qui me motive, c’est ouvrir le champ des possibles, rendre les choses accessibles et fun ! Ça donne de la fierté aux collaborateurs, des sourires et de l’énergie. Nous montrons que tout est possible ! Faire un produit beau, créatif, qui diminue l’impact sur l’environnement, valorise l’emploi en France, pour 2 euros. »

 

« Notre pays a un peu perdu confiance dans sa capacité à produire. Mais aussi à vouloir créer des usines, à relever des défis d’entrepreneuriat, poursuit le dirigeant de la PME ligérienne. On a besoin de retrouver ce sens du travail. C’est un combat important. La mission que nous nous sommes donnée, c’est de prouver que nous sommes capables de produire en France des textiles accessibles au plus grand nombre, créatifs, qui contribuent à décarboner notre filière; des textiles qui sont des supports de développement de l’économie circulaire textile française, et qui sont capables de sauvegarder et de développer des emplois industriels dans notre secteur.

Il faut arrêter de penser que l’on est capable de faire uniquement de la haute technologie et du haut de gamme, nous n’arriverons pas à développer l’emploi ainsi. Il faut sortir de nos têtes ce paradigme : un produit basique doit être fabriqué dans un pays low cost. Nous sommes capables de le produire ! Ce qui demande bien sûr de l’innovation de service et de process pour avoir des coûts qui ne sont pas trop décalés. Il y a d’autres projets comme le nôtre, l’usine de chaussures de sport qui se crée à Annonay, l’usine de lin en Alsace avec Pierre Schmitt…

Le textile est très emblématiqueSi on réussit dans le textile, tous les autres secteurs peuvent le faire. Nous pouvons produire en France ce que nous consommons. Notre secteur textile est précurseur des mouvements de notre société. Il a été la première industrie mondialisée, la première à se délocaliser dans la seconde partie du 20e siècle. Nous voulons montrer que c’est la première industrie capable de décarboner notre production et notre consommation. Le rapport du GIEC sur le climat annonce un réchauffement de la planète plus rapide que prévu. Il faut vraiment agir tout de suite et nous prouvons avec ce programme que c’est possible.

Vous le savez à Fashion Green Hub, la mode est un secteur qui respire l’air du temps. Le textile est un secteur agile, tout bouge sans arrêt. Il faut appeler nos politiques à le regarder plus attentivement car il peut donner de précieux enseignements pour l’évolution de nos sociétés. »

Une filière circulaire et nécessaire

« C’est une première expérience circulaire à grande échelle qui me permet d’impliquer doucement les équipes produits et achat et d’amener le consommateur à acheter moins mais mieux.»

Audrey Thouvenot, Directrice RSE DD Textile, Auchan Retail

L’Union des Industries Textiles présente le résultat de l’étude sur l’empreinte carbone de la filière textile française, Eric Boël y relate :

« Ce qui est polluant ce sont les conditions actuelles de production : 95,7% de ce qui est consommé en France est importé. Cette fabrication occasionne des pertes, des invendus, qui sont de plus de 37%. Si l’on rapatrie la production en France, chaque point de relocalisation gagné, c’est 5 000 emplois et 50% de diminution de l’impact CO2. On gagne 25% au moins par des circuits plus courts, plus proches des lieux de diffusion et si on utilise de la matière recyclée, on gagne 15%. La somme des trois atteint 90% : on peut donc diminuer notre impact carbone par 10 ! Nous n’avons pas de champs de coton mais des milliers d’hectares dans nos placards ! »

Audrey reprend : « J’ai tenu à tester les nouveaux sacs dans plusieurs magasins. Nous avons supprimé du jour au lendemain les sacs plastiques à 80 centimes et mis à la vente à 2 euros les cabas tissés à Charlieu. Au final : des bonnes remontées sur l’usage, un fort taux de recommandation. Avec le Jacquard, le rapport à l’objet est différent. Les clients nous disent : «je ne l’oublie plus, j’ai envie d’en prendre soin ». C’est bluffant, les gens sont mûrs pour faire le pas. Quand ils ont en main le sac, ils apprécient le rapport qualité prix, le made in France, le recyclé, la réduction d’impact, les couleurs basiques des fibres recyclées, le tissage

L’heureux émissaire des Tissages de Charlieu conclut : « L’informatique est née avec les cartes perforées de M. Jacquard au début du 19e siècle, c’est une fierté française. Cette technique en 3D permet de faire un dessin et peut se substituer à l’impression dans certains cas, éviter les encres polluantes, la chaleur de l’impression. Ce tissu est aussi plus facile à recycler. Les métiers sont numériques, plus rapides, avec des réglages électroniques, de la robotisation, de la CAO : ils sont des supports d’innovation. Pour nous, c’est une technologie d’avenir. »

Et l’avenir, Eric Boël le voit «radieux»! De plus, il participera, vendredi 8 octobre, aux Fashion Green Days Territoires Fabricants.

Fashion Green Hub plateau fertile

Rédaction : Sylvie Bourgougnon

Des femmes qui veulent construire un monde meilleur, qui rêvent de s’habiller autrement et de superbes tissus dormants, prêts pour une nouvelle vie… C’est la mode responsable que je co-construis dans la Loire, territoire riche de savoir-faire textiles, de solidarité et de créativité.